Poésie-Littérature
9 Avril 2025
La belle peinture de Jacques Bibonne choisie par Jacques Lèbre pour la couverture de son livre, Sonnets de la tristesse, montre sur un tréteau semblable à ceux qu'utilisent les poseurs de papier peint, sous une fenêtre donnant sur le vert sombre d'une campagne nocturne, un crâne, une tête de mort. L'apparence d'une tête de mort, laquelle aurait des yeux, très noirs, qui discrètement regardent. Intensément, mais sans insistance. Présent, seulement présent. Et donc autre chose, doit-on croire, qu'une vanité. Cette présence est semblable à celles dont parlent les poèmes de Jacques Lèbre, avec la même intensité discrète, d'une simplicité qui ne cherche que la justesse, là où elle semble presque impossible, ligne si fine, impeccablement tenue, entre les deux pentes du pathos mémoriel et d'un nihilisme insignifiant. S'agit-il de la mort ? Non, même si les deux personnes dont parlent les deux premiers ensembles de poèmes ( "Onze propositions pour un vertige", et les quarante et un "Sonnets de la tristesse" qui donnent son titre au livre, et sont numérotés), sont des disparus. Il s'agit d'un vertige. Le nombre, souligné à chaque fois, n'a-t-il pas, comme la forme sonnet (dont est respectée la limite de quatorze vers, libres et non rimés), la fonction absolument nécessaire d'établir un appui, une protection contre ce vertige ?
Jacques Lèbre est de ceux qui ont accompagné Paul de Roux (1937-2016) dans les dernières années de sa vie, particulièrement celles qui ont vu l'auteur de Entrevoir, La halte obscure, Visites à Simon Vouet, La double absence, des Carnets, attaqué puis vaincu par une maladie dégénérative qui lui a progressivement enlevé la mémoire des autres et de lui-même. Jusqu'à ne plus vivre - ce mot questionné justifie le vertige - que dans la solitude de l'instant sans horizon ni repère, dans une douleur indicible, impartageable. C'est précisément cet indicible, cet impartageable, dont témoignent les onze "propositions", qui sont en effet des sortes d'hypothèses sur le lieu et l'état où se trouvait l'ami si proche, qui s'éloignait peu à peu, comme il s'éloignait de lui-même, jour après jour, mot après mot, jusqu'à l'inaccessible. Rarement cette notion d'indicible n'aura été aussi valide, combattue par la mémoire du témoin et par l'acuité de son regard, réduit à imaginer à partir de soi, pour être, jusqu'à l'acceptation de l'impossible, entièrement fidèle à l'autre.
Le "Sonnets de la tristesse" évoquent un état qui présente bien des analogies avec celui que décrivent les "Onze propositions". Dans le cadre des quatorze vers, et dans les quarante et un sonnets, il s'agit à chaque fois d'une visite faite par un fils à sa mère, pendant quelques années, dans un établissement pour personnes âgées dépendantes. Là aussi la parole manque, là aussi le visiteur, malgré l'extrême intimité du lien, se trouve dans la position d'un observateur étranger, devant des états qu'il ne peut facilement comprendre, et qui sollicitent une imagination dépendant de quelques signes dans le temps indéfini de l'attente, quelques bruits, de rares paroles, sur le temps qu'il fait, le temps qui passe ou ne passe pas. Discrètement, insensiblement, ces poèmes, qui sont un in memoriam, avancent vers la fin. Les événements, au delà des échanges, ne peuvent être ici que le retentissement de chaque visite dans l'esprit du visiteur : observations, pensées, émotions, moments d'humour toujours modeste, faisant de l'apparent désert un lieu de vie que saisit l'écriture, dans la contrainte d'un réel irréductible :
"Toutes les relations, familiales, amicales, / nous tiennent par des fils, plus ou moins tendus/ cela dessine une sorte de toile, semblable/ à celle que tissent les araignées silencieuses. // Mais si jamais il n'y a plus aucun de ces fils/ l'âme tombe peu à peu en déshérence./Quand elle n'est plus tenue par aucun lien,/alors, alors la tête tombe sur la poitrine." (p. 33)
Il y a dans ces sonnets assez pour définir tous les traits distinctifs qui font, dans l'écriture, la poésie. Non le mot, ni le vers, ni la mise en oeuvre d'une forme, mais, avec eux, la force de saisir un fragment de réalité, la plus partagée, qui sort de l'invisible, apparaît, prend sens.
Toutes sortes d'affects, d'expériences, l'accompagnent, qui nous importent le plus. C'est ce que souligne le dernier ensemble, très bref, "L'amour est comme le sol", ajouté aux deux premiers non comme contrepoids, mais pour faire voir une autre face de ce dévoilement.
"Le gravier des moineaux, des étourneaux,/ sur la pente de l'air, c'est un éboulis./ Blocs plus gros des pies, des corneilles. / C'est un éboulis, mais quand vient le soir,/ nulle part entassé, petite fille fraîche,/ ne serait-il pas le signe d'une éternité ? " (p. 71)
Cette éternité : celle que voit la tête de mort, qui nous regarde.